« We don’t do God » Article par Sophie in ‘t Veld, Février 2011

« We don’t do God »

 La religion occupe une place de plus en plus prépondérante dans la politique européenne. « Nous assistons à l’apparition d’un pendant européen du Religious Right américain », confie Sophie in ‘t Veld, membre du Parlement européen. Sophie In ‘t Veld est membre du Parlement européen pour le parti néerlandais D66 (ALDE). Elle préside également l’EPPSP (European Parliamentary Platform for Secularism in Politics), la plate-forme pour le sécularisme en politique.

Sous la pression intense des lobbys religieux, la Commission européenne n’a tout d’abord pas osé mettre sur la table une directive luttant contre la discrimination des homosexuels.

« We don’t do God » répondait le spin doctor Alistair Campbell à une question posée par un journaliste sur la foi chrétienne de Tony Blair, alors premier ministre britannique. La question du rôle qu’occupe la religion dans la politique européenne est plus que jamais d’actualité.

Avec l’apparition des États-nations, la séparation de l’Église et de l’État est devenue une réalité. Dans les années soixante, nous nous sommes définitivement affranchis de l’étouffante ingérence de l’Église. Nous évoluons depuis lors dans une société moderne et séculière, dans laquelle la religion est une question strictement personnelle. Affaire réglée. Ou pas ?

La liberté de culte est l’une des libertés fondamentales de notre démocratie. Au cours des siècles passés, le peuple était automatiquement considéré comme adhérant à la confession du souverain du moment, et nombre de personnes ont été persécutées pour leurs croyances. Ce n’est heureusement plus le cas. Une séparation rigoureuse entre Église et État est une condition sine qua non pour garantir une véritable liberté de culte.

L’Europe est généralement considérée comme le continent le plus sécularisé au monde. Mais peu d’États membres de l’UE appliquent une totale séparation entre Église et État. Dans nombre de pays, les anciens entrelacements des autorités religieuses et séculières sont encore tangibles. En Grande-Bretagne, le chef de l’État est en même temps chef de l’Église et des prélats siègent au Parlement. La Finlande et le Danemark possèdent encore une religion d’État. En Grèce, l’Église orthodoxe dirigeait l’État civil il y a peu de temps encore. Partout, les Églises ont prise sur l’enseignement, le secteur des soins et médical ainsi que les médias. Les Églises jouissent de positions exceptionnelles, formelles et informelles, dans la loi, dont elles abusent parfois pour refuser des services publics tels que l’avortement ou le mariage homosexuel, ou se soustraire au pouvoir séculier dans le cas de la pédophilie.

Certes, les Européens se méfient des leaders politiques qui mettent leur croyance trop en exergue (alors qu’ironiquement, il est pratiquement impensable de voir un président athée diriger les États-Unis), mais cela n’empêche que les Églises influencent bien davantage la politique que ne le pensent de nombreuses personnes. Le Vatican occupe une position particulière, de par son organisation fortement centralisée et son statut d’État.

Les institutions européennes connaissent également une augmentation de l’influence politique des religions, alors même que l’UE est à l’origine un projet absolument séculier. L’article 17 du Traité de Lisbonne traite du dialogue des institutions de l’UE avec les Églises. C’est à ce titre que se tient un sommet des leaders religieux avec ceux des institutions de l’UE. Les organisations séculières sont majoritairement ignorées. Le président de la Commission José Manuel Barroso et le président du Conseil Herman Van Rompuy disposent de hauts fonctionnaires pour gérer les relations avec l’Église. L’UE entretient des rapports diplomatiques officiels avec le Vatican. La Conférence catholique des évêques est l’un des plus puissants groupes de lobbying à Bruxelles.

Les autres religions ont également des représentants à Bruxelles, mais moins influents que ceux de l’Église catholique. Leur influence commune ne peut toutefois pas être sous-estimée. En outre, les religions possèdent également une influence via la chaire, en brandissant le cas échant la menace de l’excommunication si des politiques adoptent des positions qui ne cadrent pas avec la doctrine officielle. La religion occupe une place de plus en plus prépondérante dans la politique européenne. Il s’agit principalement de forces extrêmement conservatrices, car mouvements séculiers et lobbys religieux progressistes font rarement parler d’eux. Nous assistons donc à l’apparition d’un pendant européen du « Religious Right » américain.

Ces thèmes sont en fait identiques à ceux abordés dans le cadre des discussions nationales au cours de ces dernières décennies. Le « clash » entre les prescriptions religieuses et les lois séculières apparaît de façon assez unilatérale dans les domaines du droit familial, de la sexualité et de la procréation. Des conflits fondamentaux éclatent rarement à propos, par exemple, de la politique en matière de transports ou de la politique industrielle. Il s’agit des droits de la femme, des droits homosexuels, des droits reproductifs et des soins de santé (tels que la contraception, l’avortement, le préservatif ou la FIV). La liberté d’expression est également l’un des thèmes, généralement sous la forme de lois érigées contre le blasphème. La liberté de culte est souvent perçue comme un droit collectif d’une religion en vue de se soustraire à la loi, en particulier aux droits fondamentaux européens.

Les lobbys religieux s’opposent par exemple farouchement au projet de directive européenne antidiscrimination. Sous la pression intense des lobbys religieux, la Commission européenne n’a tout d’abord pas osé mettre sur la table une directive luttant contre la discrimination des homosexuels. En invoquant la liberté de culte, les lobbys ont formulé des exceptions à l’interdiction de discrimination, notamment concernant la discrimination des homosexuels ou le droit des écoles confessionnelles à pratiquer la discrimination. Les pratiques discriminatoires sont de ce fait gravées dans le marbre, alors même que le principe d’égalité constitue l’un des piliers de la construction européenne.

La Commission européenne ose à peine agir lorsque des États membres bafouent les droits fondamentaux européens au nom de la liberté de culte  Par exemple, dans le cas de la Lituanie, où une loi a été adoptée en vue d’interdire la  « promotion de l’homosexualité », niant de la sorte l’existence des homosexuels, lesbiennes et bisexuels. De même, la loi actuelle controversée sur les médias hongrois contient un paragraphe similaire qui stipule que les médias doivent témoigner du respect envers le mariage et la famille en tant qu’institution, le gouvernement voulant constater constitutionnellement que le mariage concerne exclusivement l’union entre un homme et une femme. Le nouvel organe de contrôle des médias hongrois a déjà qualifié les expressions d’homosexualité comme contraires à ces normes, et donc potentiellement répréhensibles sous la nouvelle loi. Une telle discrimination s’inscrit évidemment en porte-à-faux avec l’interdiction de discrimination dans les traités européens.

Dans le cas de la législation en matière d’asile et d’immigration, les lobbys religieux œuvrent en faveur d’une définition conservatrice de la « famille » au profit du « regroupement familial », ou contre la reconnaissance de l’homosexualité comme base d’une demande d’asile.

La lutte contre le VIH/sida ou la diminution de la mortalité maternelle à l’accouchement constituent également la cible des lobbys religieux, qui tentent d’imposer leur propre morale sexuelle, telle que l’interdiction du préservatif.

Il s’agit d’un abus de la liberté de culte. À l’origine, la liberté de culte a pour objectif de protéger les individus contre la répression et la contrainte du régime. Les religions ne fixent pas les limites des droits fondamentaux. Les droits fondamentaux de l’UE sont actuellement de plus en plus traduits dans la législation. Il est inacceptable que cette législation soit constituée unilatéralement pour prendre la forme d’une morale religieuse stricte. Il est grand temps de souligner la nature séculière du projet européen. « Europe doesn’t do God ».

Il est peut-être temps de remplacer la « liberté de culte » par une liberté d’idéologie ou de conscience, un droit européen auquel peuvent faire appel 500 millions d’Européens dans toute leur diversité.